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5 novembre 2012 1 05 /11 /novembre /2012 11:40

LE CERCLE. L’accélération de l’innovation, des modes de transport, des transferts de données ont donné une sorte de coup de fouet à la société. Selon l’adage, on ne doit pas confondre vitesse et précipitation. Et pourtant bien des exemples rapportent le contraire. Quel rapport au temps avons-nous ? De plus en plus subi ?

 

Précision de méthode

 

Une contribution d’économie politique suppose des recherches amont et la confrontation des idées avec une équipe resserrée. À l’inverse une flânerie est d’inspiration plus libre. D’un côté vous avez la logique du "think tank" et sa rigueur méthodologique, de l’autre vous avez ce que nos amis anglo-saxons appellent le "wandering thinking" : une sorte de pensée errante, une flânerie qui est alimentée par l’inspiration davantage que le seul exposé analytique.

 

Flânerie est un mot d'origine normande apparu vers 1620. Flâner est d'origine normande, mais aussi scandinave : "courir çà et là".

 

Dans Germinal, Émile Zola donne toute la quintessence de ce mot : "On ferait une partie de quilles, on flânerait un instant avec les camarades, puis on rentrerait diner".

La flânerie est l'acte de flâner, de déambuler sans contrainte de temps et de se laisser porter par ses impressions de l'instant. Flâner, selon moi, c'est l'antidote du XXIe siècle qui n'est trop souvent qu'un temps de bolides imparfaits. (Voir billet de Favilla dans Les Échos : "le temps des bolides" publié en 1988).

 

À l'exception de la circulation routière où l'hécatombe a conduit à limiter la vitesse, partout ailleurs nous n'avons plus de montre, mais un chronomètre dans la tête comme le démontrent plusieurs auteurs, dont le talentueux Gilles Finchelstein, dans son ouvrage sobrement intitulé : "La dictature de l’urgence".

 

Effectivement là où les anciens, il y a cent ans environ, vivaient au rythme du jour (surtout s'ils n'avaient pas encore l'électricité), nous vivons à un rythme inférieur au quart d'heure. Une étude de la Harvard Business Review montre qu'un manager ne reste pas plus de 9 minutes sans être sollicité (clients, collègues). Que deviennent ses possibilités de concentration sur un dossier ?

 

Je ne suis qu'un citoyen parmi bien d'autres, mais scrutons nos vies et cherchons les moments où le temps est un peu suspendu. Le moment où vous pouvez parler à un ami dans la peine "le temps qu'il faudra". Les instants que vous pouvez dédier à vos enfants, vraiment.

 

Ainsi, le temps est-il devenu ambivalent : une contrainte de chaque instant entre mails et téléphones portables, et un luxe pour ceux qui ont le temps de flâner, de vagabonder au gré des chemins du Morvan ou d'ailleurs.
 

Nous tenons tous notre propre comptabilité avouée ou non vis-à-vis du temps dont J. Deval disait fort à propos : "Le temps est l’incorruptible comptable. Il n’a pas la charité d’un ange gardien : inaccessible à la pitié, il ne devient généreux qu’avec les riches".

 

Oui, le temps n’a pas de pitié pour le modeste employé de bureau qui reste parfois coinçé dans le RER suite à un incident quelconque. Bien entendu, je ne veux certainement pas oublier dans mon champ de vision, ceux à qui notre société impose d'avoir du temps : l'isolement du chômeur longue durée, la solitude de la veuve, etc.

 

Sur un peu plus de 60 millions de personnes vivant en France, combien vous répondent qu'ils sont pressés ? Parfois le temps derrière lequel l'homme fait la course le prive de s'arrêter quelques heures y compris pour des soins de santé ! Parallèlement à cette course au temps, on trouve la présence de la fatigue et éventuellement du stress.

 

Le stress – que la crise actuelle accroît inexorablement – semble hélas normal en pleines incertitudes économiques depuis plusieurs années. En revanche, le tandem fatigue – course au temps constitue un attelage aussi lourd à porter que le joug des bœufs d'attelage d'autrefois.

 

Les rapports épurés des médecins du travail et des ergonomes sont révélateurs et on ne peut s'empêcher de penser que cette situation a un impact sur la qualité des produits "Made in France". On ne produit pas de qualité avec un facteur travail usé par la pression quotidienne, par la fameuse notion de pénibilité au travail accrue par l’allongement des temps de trajets domicile-travail qui a sérieusement augmenté durant la dernière décennie.

 

De surcroît, l'observation rapporte que bien des tâches exécutées rapidement ne sont pas exemptes de défauts : on se croit efficace et rapide là où bien souvent on bâcle et on doit revenir sur la question. Notre XXIe siècle donne raison à Gaston Bachelard qui écrivait dans "L'intuition de l'instant" : "Le temps n'a qu'une réalité, celle de l'instant. Autrement dit, le temps est une réalité resserrée sur l'instant et suspendue entre deux néants".

 

Piloté par une culture du résultat à court terme des entreprises, l’homme devient un être à ligne d’horizon très rapprochée au détriment de son propre humanisme et de sa propre efficacité.

 

Telle est l'existence de millions de gens confrontés à cette nouvelle forme d'usure voire d'aliénation. Qui ne rêve d'emmener son épouse et ses enfants faire un tour de barque sur un grand étang dans une campagne paisible digne du Front populaire ? Qui peut prendre le temps de le faire ? De moins en moins de citoyens pris par une civilisation qui va téléguider jusqu'à vos loisirs, qui va jusqu'à maîtriser la nature pour vous proposer un forfait week-end, pizzas incluses. Autrement dit, le consumérisme attaque de plein fouet vos loisirs, votre temps libre.

 

Pour mettre un peu d'humour dans ces lignes, citons celles assez exquises de Cioran (dans Écartèlement) : "Ma mission est de tuer le temps et la sienne de me tuer à mon tour. On est tout à fait à l'aise entre assassins".
 

Ce qui est parfois stupéfiant, c'est de voir des adolescents déjà happés par la machine du temps au nom d'une sorte de productivité aux fondements plutôt irrationnels.

 

Si j'étais quelques instants conseiller de Monsieur le Ministre de l'Éducation, j'attirerais respectueusement son attention sur deux points adjacents aux contenus pédagogiques.

 

D'abord, il pourrait être proposé de généraliser des heures de type "écoles du goût" pour nous prémunir du risque croissant d'obésité à l'américaine. Des expérimentations semblent avoir fonctionné, alors pourquoi ne pas avoir une ambition nationale en la matière ?
 

Puis, il pourrait être proposé des heures de type "écoles du temps" où une forme d'instruction civique personnelle viserait à casser ce stress de la vie à l’échelle de la seconde pour revenir à des moments où les jeunes pourraient savourer leur existence.

 

Souvenons-nous que dans les classes préparatoires, on apprend à la future élite à maîtriser son temps. Pourquoi ne pas démocratiser cet apport ? Le rapport coût/avantages s'impose de lui-même. Il faut savoir prendre le temps de relire Rousseau (Émile ou de l’éducation) qui affirmait si finement : "Oserais-je exposer ici la plus grande, la plus importante, la plus utile règle de toute l’éducation ? Ce n’est pas de gagner du temps, c’est d’en perdre".

 

Tout s'apprend donc même le temps : j'en suis maintenant convaincu ! Dans ma vie professionnelle comme dans ma vie d’universitaire et de chef d’entreprise. Comme tout le monde, je n'ai cessé de courir après des secondes pour en faire des minutes comme "l'homme pressé" de Paul Morand : comme plusieurs d'entre nous, un aléa de santé embêtant a recadré les choses et mis le temps dans une autre perspective.

 

Pas celui, mortifère, de sa rareté, mais au contraire la quête de sa maîtrise pour déguster les minutes comme un touriste déguste l’été un sorbet de chez Berthillon. Posément. François Mitterrand, un peu tendu, a répliqué un jour sèchement à un de ses interlocuteurs : "Nul ne dispose de moi". Déjà souffrant, il a dû finir sa phrase intérieurement en évoquant avec lui seul sa maladie qui allait finir par disposer de son être. Pour l'esprit, c'est autre chose. Une question ouverte.

 

C'était un homme qui aimait la terre du Morvan qui sera donc notre conclusion, si vous le permettez : "Oh ! si tu savais, si tu savais, terre excessivement vieille et si jeune, le goût amer et doux, le goût délicieux qu'a la vie si brève de l'homme !" André Gide (Les Nourritures terrestres).

 

Oui, chers lecteurs et lectrices, le rapport au temps est dorénavant devenu une variable-clef qui permet de maîtriser un peu mieux son destin et de savoir faire preuve d’équanimité.

 

Dans son livre "Des managers, des vrais ! Pas des MBA" , le respecté Henri Mintzberg ne veut pas voir "réduire la stratégie à la prise de décision" comme le faisait le cours de Business policy de l’Université de Harvard en se calant sur une approche voisine des fondements de l’analyse de Michael Porter dans "L’avantage concurrentiel".

 

À partir de la page 59 de son ouvrage, il milite vivement pour l’introduction de compétences humaines dans les études de cas. Ceci afin que le leader ne soit pas quelqu’un qui ne sache que formuler (une stratégie, des ordres, etc.), mais qu’il soit à même de faciliter l’exécution des tâches par ses subordonnés. Faciliter doit l’emporter sur formuler.

 

Autrement dit, et c’était un des objectifs de cette flânerie, il faut savoir perdre un peu de temps pour expliquer et convaincre afin d’en gagner par rapport aux objectifs à atteindre. À bon dirigeant, bon gestionnaire des laps de temps nécessaires : voilà le défi du management aujourd’hui requis.

 

Il est... plus que temps !

 

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